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International | Interview | Politique | 24.04.2012 - 10 h 34 | 2 COMMENTAIRES
États-Unis: Militaire et gay, il reprend sa place au sein de l’armée

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Pour le moment, il est encore un étudiant en photographie. Le 23 mai prochain, Anthony Loverde, 33 ans, quittera la vie civile pour remettre son uniforme de sergent-chef de l’US Air Force. Quatre ans après en avoir été exclu pour être sorti du placard, en vertu de «Don’t Ask Don’t Tell» (DADT). Cette loi qui forçait les militaires homos à taire leur orientation sexuelle sous peine d’exclusion, définitivement abrogée par Barack Obama en septembre dernier (lire Barack Obama met fin à «Don’t Ask Don’t Tell»).

LE DEUXIÈME VÉTÉRAN À ÊTRE RÉINTÉGRÉ DEPUIS LA FIN DE DADT
«Quand j’ai été exclu, je savais que cette loi finirait par être abandonnée parce que c’était une législation discriminatoire. Mais j’ignorais que cela se produirait en 2011 et que je pourrais retourner au service», confie Anthony Loverde à Yagg entre deux interviews. S’il se retrouve aujourd’hui sous le feu des médias, c’est parce qu’il n’est que le deuxième vétéran à être réintégré depuis le fin de DADT. Mais surtout car il est l’un des rares à retourner sous le drapeau à son ancien poste, coordinateur de vol à bord d’un avion de transport militaire, de type Lockheed C-130. Toutefois, pour retourner sur le terrain, il devra d’abord rafraîchir ses connaissances et repasser son certificat d’aptitude au vol. Ses compétences ne s’arrêtent pas là: Anthony Loverde est également un expert reconnu en calibrage de systèmes d’armement de l’armée de l’air.

Tous les militaires concernés n’ont pas son baggage scientifique. Ceux-là verront probablement leur demande de réintégration dans leur corps d’origine refusée. «Beaucoup de militaires exclus sont maintenant trop âgés pour être de nouveau acceptés», selon David McKean, du Servicemembers Legal Defense Network (SLDN), une organisation qui offre un soutien juridique au personnel militaire LGBT. D’autres ne seront pas réintégrés en raison d’une condition physique insuffisante ou parce que leur savoir militaire est devenu obsolète. En outre, l’armée entendrait profiter de la fin annoncée des opérations en Irak et en Afghanistan pour réduire ses effectifs. La question demeure sensible au pays de l’Oncle Sam.

IMPOSSIBLE DE PARLER D’UN PETIT AMI OU DE S’OUVRIR D’UNE RUPTURE
L’histoire d’Anthony Loverde est pourtant aussi celle des 14 000 de militaires homosexuels américains exclus de l’armée pour avoir enfreint DADT. Engagé à l’âge de 20 ans, le jeune sous-officier se voit dans l’obligation de taire son orientation sexuelle pendant ses sept ans de service actif. Il doit également mettre au point des stratagèmes pour échapper aux questions de ses coéquipiers. Impossible de parler d’un petit ami ou de s’ouvrir d’une rupture. Il connaît la règle: les militaires homos doivent non seulement garder le silence sur leur orientation sexuelle mais aussi prévenir toute indiscrétion. La législation contraint en effet tout militaire qui aurait connaissance de l’homosexualité d’un collègue d’en informer sa hiérarchie. La loi du silence règne dans les baraquements. Pas dupes, des membres de son unité le surnomment «Vapor» [Fumée, en anglais, ndlr] en raison de sa propension à s’évaporer entre chaque mission. «Je partais pour ne pas avoir à leur mentir sur ma vie», se justifie-t-il aujourd’hui.

Au fil du temps, il prend néanmoins conscience du cruel sacrifice qui lui est imposé: garder tout un pan de sa vie pour lui-même, au risque de compromettre son propre bien-être. Car outre le «stress» occasionné par le poids de son secret, Anthony Loverde voit ses relations avec ses collègues et amis mises à mal, faute de pouvoir s’exprimer sur sa vie sentimentale. «À de nombreuses reprises, quand j’étais déployé, j’ai réalisé que c’était de nature à remettre en question la confiance que nous avions les uns envers les autres», confie-t-il. «Mes camarades sentaient que j’avais quelque chose à cacher, parce que j’avais une vie privée tellement secrète que je ne pouvais même pas prendre part à des conversations normales».

HYPOCRISIE
En 2008, il décide de briser le silence en révélant son homosexualité à sa hiérarchie. «J’ai réalisé que je ne voulais pas faire carrière dans un métier qui m’obligeait à tromper mes coéquipiers et amis». Il va voir son commandant et fait son coming-out. «Sortir du placard a été la décision la plus difficile de ma vie jusqu’à maintenant», reconnaît-il. «Je connaissais les conséquences d’un coming-out et je savais que ça allait me coûter ma carrière mais j’étais fatigué de vivre dans le mensonge, et ces sept années de service sous DADT m’ont vraiment pesé».

Comme le prévoit la loi, il est remercié. Après son exclusion des rangs, il rejoint un prestataire privé de l’armée américaine qui le renvoie en Irak exercer des fonctions similaires. «De retour en Irak puis en Afghanistan, j’ai travaillé au sein d’un laboratoire technique de calibrage… pour l’armée américaine», raconte-t-il. C’est toute l’hypocrisie de la loi: trop gay pour servir sous le drapeau mais suffisamment pro pour être utile à l’armée dans le privé. Même si elle lui permet de poursuivre son engagement, cette expérience ne lui permet pas de retrouver la «satisfaction» qu’il éprouvait à faire partie de l’US Air Force. Il rentre au pays à l’été 2009.

TOURNÉ VERS L’AVENIR
L’occasion pour lui de réaliser un vieux rêve: étudier la photographie. Il s’engage alors dans un Master’s of Fine Arts à l’Academy of Art à l’Université de San Francisco. Son sujet de mémoire est tout trouvé et porte sur DADT. Il fait de son mémoire un recueil de ses photographies intitulé Une force silencieuse: Ces hommes et ces femmes qui servent sous Don’t Ask Don’t Tell, publié en 2010. «C’était un outil de pression politique pour humaniser le débat sur la loi au Congrès, à Washington», explique-t-il. Pendant cette période de lutte, il rencontre des activistes qui diffusent son livre chez les politiques en plein débat sur l’opportunité d’abroger la loi. Mais l’armée lui manque. «Je n’ai jamais réussi à trouver un équilibre dans la vie civile», reconnaît-il. «Je me considèrerais toujours comme un aviateur».

En attendant de regagner la base de Sacramento, puis celle de Little Rock en Arkansas où il retrouvera certains de ses anciens camarades, Anthony Loverde partage son temps entre les interviews à la presse et les séances de jogging. «J’ai dû perdre du poids pour pouvoir reprendre le service mais c’est quelque chose que j’avais déjà fait. Maintenant, je dois juste continuer à m’entraîner au quotidien». Désormais, le sergent-chef Loverde a le regard tourné vers l’avenir: «J’ai la chance d’avoir de nouveau mon travail et de le reprendre là où je l’avais laissé, je suis super impatient!».

Photo DR